Auto-

Les espaces de projection de soi, de Manon Tourigny

La pratique vidéographique de Sébastien Pesot a longtemps été axée sur la réalisation de monobandes qui exploraient les possibilités formelles du médium. Depuis quelques années, il s’intéresse à l’installation vidéo. Ce changement de paradigme dans sa pratique ouvre vers une recherche sur les dispositifs de présentation de la vidéo qui lui permet de sortir du cadre rigide du moniteur ou de l’écran. Pour l’exposition auto-, l’artiste propose un corpus d’œuvres qui regroupent plusieurs installations autour d’une thématique commune, soit le jeu possible entre l’autoportrait et l’automobile. À première vue antinomique, ces deux sujets sont intimement liés pour l’artiste qui fonde son expérience sur une forme d’introspection sur ce qu’il est en tant qu’artiste et aussi en faisant un parallèle avec l’automobile comme entité autonome. Par ailleurs, l’intérêt que manifeste Pesot pour l’autoportrait, genre qui traverse l’histoire de l’art, lui permet de se représenter dans différentes postures et environnements permettant ainsi un regard privilégié sur une époque, et dans laquelle le public pourra se reconnaître. Dans cette exposition, l’artiste se met en scène en utilisant l’automobile en tant qu’espace personnel, mais aussi pour ses qualités plastiques pouvant servir de support à différentes explorations vidéographiques. Sébastien Pesot propose une série d’œuvres qui détourne la plupart des référents liés à la voiture (notamment la puissance, le style, etc.), mais aussi de ses fonctions utilitaires ou sa capacité à créer un sentiment d’appartenance à un groupe social.

Dans le triptyque Scopie, trois moniteurs télés présentent une voiture captée de profil. Ce dispositif permet à l’artiste de créer une série d’actions autonomes d’un moniteur à l’autre. Il faut comprendre que ce morcellement de l’image implique autant d’actions différentes exécutées par l’artiste, mais interreliées entre elles. La voiture sert ici de caisse de résonance, elle devient un instrument qui permet à l’artiste d’explorer les différents types de sonorité possibles que peut lui permettre l’automobile, créant ainsi une partition « mécanique » et inusitée. Pesot s’amuse à utiliser le toit comme un tambour, à passer un rateau sur le capot, à faire grincer la porte du côté du conducteur, etc. L’artiste triture la carrosserie qui devient un espace de création sonore, faisant d’ailleurs écho à sa précédente installation intitulée Camera Orchestra.

Dans l’installation Cinétique, le toit de l’automobile devient écran, une surface plane, une toile blanche que l’artiste utilise comme canevas. L’image, projetée au sol, conserve la dimension réelle du véhicule que l’artiste a filmé de haut. Pesot y dépose de nombreux objets qui font référence à sa vie actuelle : une poupée appartenant à sa fille, une scie, une veste de chasse, une corde jaune forment ainsi une nature morte contemporaine et autoréférentielle. Pesot affirme autant sa condition d’artiste, d’homme que de père de famille. Dans cette idée de considérer la voiture comme un espace pour s’isoler ou un espace à soi, les actions que l’artiste exécute restent assez banales, peut-être parce que liées à un quotidien vécu par nombre de personnes. Il astique le capot, la vitre arrière, laisse le chiffon sur le toit puis sort la poupée, la chemise de chasse, le sac à dos rose. Il va et vient, sort d’une des portières, entre dans une autre. Il s’appuie sur la voiture, se repose et croque une pomme. Par contre, ces gestes répétés en boucle donne l’impression que la voiture prend soudainement vie : les clignotants et les essuie-glaces s’activent. L’artiste semble ne faire qu’un avec l’engin, comme une extension de son corps, un lieu pour exposer sa vie ou y cacher des choses inconnues. Quelques éléments surgissent aussi de l’écran, des objets que l’artiste a filmé qui sont déposés sur le sol (sceau et coffre à outils) permettent de faire écho à ce qui est projeté au sol, brisant ainsi la planéité du support surface qu’est devenue la voiture dans cette installation.

Mobile, une des pièces majeures de cette exposition, utilise un abri pour voiture comme surface de projection. Objet mythique qui s’ancre dans nos paysages d’hiver, l’abri prend ici une tangente poétique. L’image que l’on voit tournoyer est difficilement perceptible au premier regard, mais en s’y attardant on distingue un homme habillé en noir qui pellete un chemin dans la neige. L’action répétitive de l’artiste, proche de la chorégraphie, est démultipliée grâce au dispositif qui se cache à l’intérieur de l’abri. Une immense boule miroir tournoie sur elle-même lentement, créant un scintillement sur la toile blanche. Pris hors contexte, l’abri ne sert plus à protéger la voiture mais sert d’écrin à la projection d’images.

Avec humour et un brin d’autodérision, l’artiste joue carrément avec l’idée d’autoportrait dans l’œuvre Pilote. L’écran, attaché au pare-brise d’une voiturette pour enfant modifiée, semble avoir capturé l’artiste qui est confiné dans cet espace clos. Dans cette autoreprésentation, il est intéressant de noter que l’artiste ne se montre pas sous son plus beau jour. L’effet miroir, que l’on peut rapprocher avec le test de Rorschach qui permet de révéler certains traits de personnalité, déforme l’image de l’artiste. Il le transforme pour le rendre grotesque, à la manière des peintures de Jeronimus Bosch. Au-delà des liens que l’on peut évoquer, le dispositif  mis en place par l’artiste rappelle le désir de tout enfant de faire comme les grands, de reproduire par mimétisme ce qui n’est pas encore à leur portée.  A contrario, on peut considérer cette oeuvre comme un signe de l’envie irrésistible de Sébastien Pesot de retourner dans le monde de l’enfance afin d’assumer sans contraintes un certain ludisme dans sa démarche artistique actuelle.

Route oscille entre la représentation photographique et vidéographique. Une plaque d’aluminium présente la silhouette de l’artiste grandeur nature, un espace en négatif d’où l’on peut percevoir sa nudité, mais qui reste cachée. Cette imposante silhouette est percée à la tête, au thorax et au sexe par trois écrans, symbolisant les zones mentale, émotive et sexuelle. Les images projetées dans chacun de ses espaces réfèrent autant à des états ou des conditions : la faim, le désir, ce que l’on montre ou que l’on cache, les noeuds que l’on garde en soi, le repos du corps. Cette œuvre apparaît un peu comme la synthèse de cette exploration faite par l’artiste sur l’idée de l’autoreprésentation.

Dans ce corpus d’œuvres, l’artiste n’est jamais totalement représenté, comme si celui-ci manifestait une certaine pudeur à totalement se montrer, tel qu’il est. On entrevoit son corps qui est parfois difforme, tronqué, minuscule, perdu sur une vaste surface blanche et devenant un point. Si on considère que la voiture est une extension de soi, qu’elle donne une image de nous aux autres, Sébastien Pesot a exploré les multiples manières de se représenter face aux autres en détournant les liens « affectifs » que l’on peut éprouver vis-à-vis l’objet automobile. Et inversement, l’autoreprésentation de l’artiste dans de multiples postures lui aura permis d’ouvrir sa pratique en explorant différents environnements vidéographiques.

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